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October 16 Léchage
Les putain de rivages puants de la Seine dégueulaient d’ordures et de métaux lourds le long de la route qui menait jusqu’au château. Virginie, la pouffiasse qui meuglait mollement ses injonctions directionnelles dans le navigateur GPS (Gadget Purement Suspect) m’avait déprimé depuis bon nombre de kilomètres. Si encore elle avait eu de la conversation, peut-être aurais-je pu parvenir un peu plus détendu à mon rendez-vous avec N°4 ou 5, au 5ème étage du bâtiment central. Dans cet ersatz de cité au cul de Paname, là où le mot humanité perd une bonne partie de son sens, si on la pense partie d’un tout, j’évitais les détritus urbains classiques, les tâches d’huile moteur et les déjections animales –animales ?- en m’avançant au long d’un trottoir dont la surface était si sale que j’éprouvais du dégoût à y poser mes pieds, pourtant chaussés lourdement pour l’assaut. Passant devant un supermarché de quartier avec vigil et rideaux de fer partout, sauf dans le sas d’accès, j’avais peine à imaginer que des millionnaires turbinaient de leur col blanc immaculé à quelques mètres de là. J’abhorrais cette banlieue autant que dans les souvenirs de mon enfance. Evitant les murs de peur de me salir, m’éloignant des arbres à l’écorce noirâtre susceptible de tâcher quiconque s’en approcherait, j’avançai si promptement vers ma destination que j’en manquai l’entrée, dérobée au détour d’une rue pour ne pas trop attirer les curieux. Même l’enseigne m’avait échappé, grossière et laide, mais à demi masquée par les dernières feuilles qui n’avaient pas encore cru bon de se décrocher des branches, visiblement pas averties dans la région qu’ailleurs, dont chez moi, l’automne était déjà là depuis longtemps. La construction blanchâtre se dressait gauchement à un croisement, sans classe, sans ornement, avec juste cette certitude que nul n’oserait s’aventurer dans ce sérail propret sans y avoir été invité. J’y étais. Pas de gaieté de cœur. Le roitelet voulait transformer son castel provincial en écrin délicieux pour ses acolytes, sa cour et ses semblables amateurs de sang qui l’y rejoignaient pour de funestes battues lorsque l’hallali financier et fiduciaire ne leur suffisait plus. Il m’en savait capable, m’usait régulièrement à le satisfaire dans ce sens et en connaissait les enjeux pour moi. Ainsi, il laissait ses sbires faire, tels la meute qui se satisfait des parties les moins nobles de l’animal servi, pour peu que la gamelle soit bonne et même si chacun des chiens patauge à un moment ou un autre dans la merde des collègues au milieu de l’enclos où le seigneur les a parqués. L’épouse du roitelet n’était pas mauvaise, mais restait son épouse ; bien qu’elle me témoigne une certaine empathie, et qu’elle reconnaisse ma qualité d’écoute, elle n’avait d’autre choix que de laisser son conjoint pratiquer comme à son habitude, comme avec les autres. Une belle pouliche gardait l’entrée du chenil, activant un grotesque portillon de verre pour me laisser y pénétrer. Tandis qu’on m’annonçait au château, je scrutais le mur dévoué à la masturbation intellectuelle, permettant de visualiser d’un coup, et en direct, les merveilles produites à bas coût par la firme qui les revendait à prix d’or à des crétins décérébrés tels que ceux que j’avais pu croiser sur les rivages puants déjà mentionnés tout à l’heure. On m’appela pour me conduire par les couloirs à la décoration mesquine, quasi inexistante, vers un sobre ascenseur qui m'emmènerait au 5ème étage, l’avant dernier selon le clavier. Prenant soin de ne pas esquinter mes plans, frisant le ridicule en essayant de remettre d’aplomb un pull-over qui en avait décidé autrement, espérant mettre en valeur la plastique ont on avait récemment su me convaincre qu’elle était finalement convenable, je savais en foulant la moquette à la sortie de la cabine que mon sort n’aurait finalement qu’assez peu à voir avec la nature de ma proposition, et que ma tenue presque citadine ne jouerait qu’un rôle mineur dans la négociation. Je venais pour baisser mon froc, fallait-il encore que je détermine si j’étais consentant pour une sodomie violente dont il faudrait que je fasse les frais. La pluie fine et glacée qui tombait dehors me manquait déjà. Par le passage étroit qui menait au bureau de l’obscur numéro 4 ou 5 je ne faisais qu’apercevoir la lumière extérieure, et j’entendis bientôt sa voix, pleine d’une assurance et d’un humour dévastateur comme seuls en ont les dictateurs et les chefs de service sans diplôme. Je redécouvrais le bonhomme, que j’avais déjà pratiqué sur la propriété campagnarde, dans son saint des saints, à son aise et sûr de lui. Je ne manifestais que de la politesse à son égard, gardant mon respect pour ceux qui le méritent. Il n’avait que fort peu de temps à me consacrer, devant saigner un locataire de locaux industriels dont la firme était propriétaire pour éparpiller l’argent dû aux contribuables français. De son seul œil valide il me toisait d’un air taquin, comme le chat qui s’amuse de sa proie avant de la boulotter, et qui la lèche comme son propre enfant à quelques secondes de lui couper l’abdomen en deux. Je le détestais autant qu’il me méprisait, mais nous connaissions bien les règles du jeu. Elles s’enfreignent toutes. J’abaissai ma garde, pour le laisser frapper le premier. « Trop cher, moins cher ailleurs, regardez ! » me dit-il un peu énervé, me rappelant la chance qui était la mienne d’avoir une place dans un carnet d’adresse aussi prestigieux que celui de son maître. Je savais que j’étais cher, et je savais aussi qu’ils avaient envie de moi. Tel une petite pute bien maquillée, je tentai de faire reluire mes atours pour être certain de faire la passe. J’avais mieux qu’ailleurs, plus beau, plus grand, mais ils n’accepteraient jamais de les acquérir au prix que je réclamais. Je lui aurais bien envoyé plans et devis dans la tronche, j’aurais bien chié sur son bureau verni et pissé sur ses plans d’immeubles et ses dossiers un peu partout, cependant j’avais plus envie encore de prendre le pognon qu’il avait à sa charge de dépenser et de le redistribuer là où bon me semblait. Ma crête n’était pas ramollie, elle poussait vers l’intérieur. N° 2 vint me saluer avec un grand sourire. Il avait l’une des clés du portefeuille blindé du chef et profitait de me savoir en ces lieux pour me le rappeler aimablement. J’étais plus os que pute. Ils étaient plus chiens que clients. Lorsque je redescendis dans la basse-cour, j’avais le désagréable sentiment de m’être déjà fait un peu ronger, et qu’il allait falloir leur donner un peu du goût de ma moelle pour qu’ils me laissent prélever auprès de leur maître ma part du festin. Je n’aimais pas mettre les pieds dans leur fange, mais je devrais en passer par là. L’honneur était sauf pour l’instant, ils n’avaient vu que ma raie des fesses. Et j’avais encore bien frais à l’esprit ce soir d’automne, un an plus tôt, où je m’étais amusé à les coincer dans la boue au milieu d’un étang vide, les laissant s’enfoncer là où, quelques instants auparavant, ils ne comprenaient pas qu’un engin ne puisse pas travailler. Me restait à tout mettre en œuvre pour que la prochaine rencontre soit sur mon terrain, avec la certitude que je saurais leur reprendre d’une manière ou d’une autre tout ce qu’ils m’auront forcé à leur donner. Tout le plaisir de la chasse réside en le choix qu’on a fait du bout du fusil duquel on se trouve.
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