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November 04 Mécanique des fluidesTelle une vieille éponge usagée, Julie déployait ses pores humides sur le rebord froid de sa baignoire en fonte émaillée. Personne ne lui confirmait plus la douceur de sa peau, et les sels parfumés n’intéressaient plus qu’elle. Parfois, elle espérait lâchement se noyer sous la mousse et qu’on ne la retrouve jamais ; que sa progéniture oublie jusqu’à son existence. Ses épaules pesaient des tonnes dès qu’elle sortait de l’eau, envoyant ses membres fatigués sur le carrelage pâle qu’elle avait tant aimé lorsqu’elle avait choisi cet appartement, et qui aujourd’hui la lassait si puissamment. Se séchant avec des gestes automatiques, sans douceur particulière, sans autre attention que la qualité technique de l’essuyage, elle se demandait si elle supporterait un jour qu’à nouveau un homme portât ses mains sur son corps nu, exposé, fragile. Si elle accepterait d’être à découvert, de se livrer au désir. Elle avait dressé des barrières tout autour d’elle, mais ses protections avaient fini par l’emmurer vivante dans un territoire dont elle n’avait plus les clés. Dans cet implacable complexe de cloisons et de protections, elle se desséchait peu à peu, s’imbibant parfois à l’aide de souvenirs chaleureux et de desseins impossibles. Après tellement d’années, elle goûtait amèrement le résultat de ses choix, faits d’aigreurs et de craintes, de certitudes et de renoncements rassurants ; de son ventre vide on entendait crier l’angoisse sourde de s’être égarée, d’avoir perdu ce qu’il ne fallait pas perdre. Dans cette salle de bains sans amour, l’eau dégouttait de ses bras pendant hors de la baignoire. La tête sous la surface elle attendait de s’endormir, d’oublier de respirer, mais son corps ne le lui permettait pas, agité par les soubresauts instinctifs qui le forçaient à vivre et à respirer l’air plutôt que l’eau grise. Lentement, elle le savait, elle se diluait dans ce bain chaud. Bientôt elle ne serait plus qu’une trace d’elle, un orbe sur l’onde juste au-dessus de la bonde. Devenue transparente, elle s’évacuerait par le siphon jusqu’aux ruisseaux pollués puis à la mer la plus proche, communiant avec l’océan pour devenir plus contenu que contenant vide et se réchauffant sous le soleil d’été comme contre le cœur de son amant perdu. Comments (8)
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